Un retour en grâce
L’engouement suscité par le petit verdot auprès de l’élite des châteaux médocains peut surprendre, s’agissant d’un cépage qui a priori n’avait rien pour plaire et tirant sa seule gloire de la période noire du phylloxéra, où il s’était comporté vaillamment. En effet, affectionnant les sols de palus bordant l’estuaire de la Gironde, où les nappes phréatiques se trouvent à un faible horizon, il avait là de quoi se prémunir du redoutable insecte qui fit tant de ravages dans le vignoble bordelais, comme partout ailleurs. Cependant, cette qualité s’exprimait au détriment de toutes celles susceptibles d’en faire un vin respectable. Ainsi, un feuillage luxuriant à l’excès, une fécondité hors pair, des tanins rebutants, une vendange périlleuse, figurent parmi les raisons qui ont poussé à son inexorable déclin. Aussi son retour a-t-il été laborieux et ne doit son accomplissement qu’à la faveur du réchauffement climatique qui a caractérisé ces deux dernières décennies. Cela est d’ailleurs attesté par la croissance remarquable de la superficie de ses plantations, passée de 375 ha en 2000 à 1373 ha en 2024, un chiffre qui marque cependant leur stagnation, puisque stable depuis 2020.
En Médoc, on a donc pris aujourd’hui la mesure des atouts du petit verdot à condition de le planter hors du terreau où on l’a toujours cantonné, sur des sols plus nobles, et en veillant à domestiquer sa nature fougueuse. Sa conduite requiert dès lors une discipline rigoureuse, s’agissant notamment de freiner sa propension à produire beaucoup. Quant à ses vendanges, elles doivent impérativement se faire dans la très courte fenêtre de sa pleine maturité, au-delà de laquelle la pourriture s’installe et fait perdre sa récolte. Néanmoins, sa rusticité lui procure quelques avantages et non des moindres, comme une résistance aux maladies dominantes de la vigne, mildiou et oïdium. Moyennant les précautions d’usage, son apport pondéré et précis en fait un allié précieux, parfois même indispensable, dans la composition des crus les plus illustres, à quelques exceptions près. Afin d’apprécier son rôle, le mieux est de laisser la parole à ceux qui en font un usage des plus judicieux.
Découvrons-les ci-après…
Une origine pyrénéenne ?
Dans l’état actuel de sa connaissance, l’ampélographie situe l’origine du petit verdot dans les Pyrénées, et plus précisément en Béarn, le distinguant au sein du groupe dit des verdots, des variétés à baies noires. Celles-ci sont spécifiques dans le sens où leur morphologie les rapproche de certaines vignes à l’état sauvage, appelées lambrusques. Le petit verdot est d’ailleurs appelé « lambrusquet » dans son berceau originel. Effectuée de longue date, son implantation dans le Bordelais est plus particulièrement mentionnée au XIXe siècle, où il est même présenté dans des termes élogieux dans une publication datant de 1841, s’agissant de vignes plantées sur des palus de la Garonne à l’endroit des Queyries, un site aujourd’hui au cœur de l’agglomération de Bordeaux. Sa difficulté à mûrir jusqu’à récemment, avérée avant le réchauffement climatique, pourrait expliquer sa migration heureuse en Espagne et au Portugal, où il s’exprime parfois en mono-cépage sur un mode ambitieux. De rarissimes cuvées de ce type sont produites à travers le monde, notamment dans des régions réputées de la Californie (Napa Valley) et d’Argentine (Mendoza).
Témoignage d’Éric Boissenot, un compositeur privilégié
L’œnologue Éric Boissenot, en charge des assemblages des plus éminents châteaux du Médoc, conçoit le petit verdot sous l’angle d’un métier où il faut savoir appréhender et concevoir un grand style à chaque millésime. Ainsi, d’une année sur l’autre, il jauge le petit verdot pour décider de son apport dans le grand vin du château concerné. Toujours confidentiel, son ajout est toutefois déterminant dans l’achèvement d’un assemblage, même s’il n’atteint pas 1 % de son total, ainsi chez l’éminent Château Lafite-Rothschild, un exemple éloquent à ce titre. Il explique un tel pouvoir d’influence par son « fort caractère » apporté par des tanins pouvant être appréciés comme « violents » dans un contexte où le raffinement prime. Il fait d’ailleurs remarquer que sa nature structurante lui permet de seconder en ce sens et efficacement le merlot en cas d’absence de cabernet sauvignon dans une composition. Concernant ce dernier, il parle d’une « alliance difficile » avec le petit verdot, un antagonisme toutefois relatif puisque sa propre expérience à travers des vieilles vignes du cépage lui a inspiré un qualificatif très parlant qui a valeur de néologisme, disant à son sujet qu’il « cabernise ».
Couvrant un grand territoire dans son activité, Éric Boissenot n’a pas décelé de secteur plus doué qu’un autre pour son implantation, hormis un creuset situé en Haut-Médoc dans la commune de Macau et ayant en quelque sorte Château Bolaire pour épicentre. Dans cette considération, il déclare spontanément « qu’il se comporte bien au bon endroit » pour illustrer ensuite sa remarque en citant des propriétés où son emploi est fort à propos, comme Château Kirwan (Margaux) ou Château Calon-Ségur (Saint-Estèphe), soit deux situations presque extrêmes du vignoble médocain. Sa chance de pouvoir œuvrer sur tout le territoire médocain lui permet d’autre part de discerner différentes identités aromatiques du petit verdot, celles qui lui sont généralement attribués, qu’il complète par un surprenant registre fruité pouvant évoquer la poire williams !
L’indispensable de Château Palmer
Directeur éclairé de Château Palmer, un Grand Cru Classé de Margaux, Thomas Duroux a le sens de la formule quand il parle du petit verdot, un cépage « fascinant et compliqué » selon ses termes. Par le premier qualificatif, il entend son appartenance à part entière au patrimoine médocain ainsi que son apport fondamental dans les assemblages, si utilisé avec précision et « à petite dose ». Par le second, il traduit la vigilance qu’il requiert en matière culturale, notamment pour maîtriser sa nature prolixe et faire en sorte que ses rendements soient très faibles. L’autre exigence porte sur sa date de récolte, où il est impératif qu’il soit vraiment mûr tout en veillant à ne pas la dépasser, au risque de voir les raisins gagnés par de la pourriture. C’est pourquoi, Thomas Duroux insiste sur le risque à manquer ce rendez-vous en utilisant un mot d’ordre impérieux pour désigner cette échéance, à savoir qu’il ramasser le petit verdot « à la veille de sa mort ». En effet, sa pleine maturité s’impose ne serait-ce que pour obtenir des tanins polis, faute de quoi leur propension à la rusticité ne manquera pas de se manifester au palais du dégustateur !
Les petits verdots de Palmer sont plantés à parts égales sur deux sites aux sols distincts, l’un constitué de graves argileuses, aptes à favoriser la structure du grand vin, tandis que l’autre comporte des graves plus sableuses et se destine au second vin, Alter Ego, qui trouve là une source intéressante pour amplifier son registre aromatique. Malgré son origine clonale, ce matériel végétal donne toute satisfaction, car fondu dans un écosystème que la biodynamie permet d’entretenir au mieux, agissant même au redressement de son port par trop retombant. D’autre part, sa résistance au mildiou est d’autant plus appréciée dans ce mode de conduite où les intrants pour le combattre sont proscrits. L’intérêt ainsi qu’une constante attention portée à ce cépage font que Thomas Duroux l’intègre volontiers dans le grand vin à hauteur de 4 à 6 % en fonction des millésimes. Il y assure donc une fonction structurante déterminante, agissant comme une « poutre maîtresse de sa charpente ». Dans la composition d’Alter Ego, le cépage peut même excéder cette proportion pour jouer un rôle significatif dans son expression aromatique, l’influençant avantageusement par ses propres senteurs évoquant surtout des épices, à l’instar du poivre noir, et des fruits noirs gourmands comme la myrtille, ainsi qu’une note florale de violette.
Château Pédesclaux, un observatoire du petit verdot
Grand Cru Classé de Pauillac, Château Pédesclaux pourrait se prévaloir d’être un acteur avisé agissant pour la cause du petit verdot, ainsi qu’en témoignent ses plantations successives, dont la plus récente, en 2017, a été pilotée par Félix Soulagnet, son chef de culture. Celle-ci est fruit d’une sélection massale opérée à partir de vignes très âgées d’un domaine éloigné, situé au sud du Médoc, à Macau — Château Bolaire — et dont le terroir en a fait une terre d’élection pour le petit verdot, lequel constitue pratiquement la moitié de son encépagement. Choisie pour la qualité de son sol, des graves à sous-sol argileux, une petite parcelle du vignoble de Pédesclaux a été ainsi délimitée pour recevoir des plants sélectionnés avec beaucoup de rigueur depuis cette source. Bénéficiant des mêmes principes culturaux que les cépages dominants, et notamment d’une conduite en bio, cette vigne a en outre été plantée de manière à mettre en valeur sa diversité génétique, en gardant la traçabilité de chaque greffon. Elle est restée expérimentale jusqu’à la récolte 2025, où seul son produit est entré dans la composition du grand vin. Ce sont en effet les autres petits verdots du vignoble, répartis en deux parcelles distinctes, qui en ont constitué l’apport jusqu’ici. Quoique très marginale — de l’ordre de 3 % en moyenne — la part de petit verdot forme « le poivre et le sel » de Château Pédesclaux, suivant un pourcentage variant au gré des millésimes, mais quasiment jamais absent de son assemblage, sauf avant 2015. Quant au second vin, Fleur de Pédesclaux, la part du cépage y est plus substantielle, mais également variable au gré des années, avec un pic de 14 % en 2023. Dans cette cuvée, son rôle est évidemment accru afin d’accentuer le côté aimable de son style, rajoutant du velouté à une texture déjà façonnée ainsi par un merlot abondant, bien qu’en diminution dans ses millésimes les plus récents.

100 % petit verdot !
Les conditions ayant encouragé l’accroissement de ses plantations ces vingt dernières années et les vins probants qu’il a engendrés n’ont pas manqué d’entraîner l’élaboration de vins faits exclusivement de petit verdot. De surcroît, le fait que son usage ne soit pas plafonné dans la majorité des AOC bordelaises, n’ont pas été un frein à ces initiatives. Bien que très rares et d’une production confidentielle, ces cuvées produites avec application, ont le mérite de démontrer son aptitude à donner des expressions sans faille et d’un excellent niveau. Parmi les quelques-unes formant cette catégorie, celles présentées ci-dessous en sont des exemples convaincants.
Il n’est guère surprenant que l’intitulé de tous ces vins reprenne nommément le cépage, exception faite de celui de Château Moutte Blanc, qui lui porte le nom de la parcelle où il pousse depuis un siècle ! Située dans le « triangle d’or » du petit verdot, à Macau, cette propriété présente à ce sujet bien des singularités, et surtout un terroir de palus, autrement dit d’argiles et de limons, d’où naissent les fruits de sa cuvée Moisin, pionnière dans le genre puisqu’élaborée depuis le millésime 1994. Soignée à tous les égards et patiemment élevée en fûts de chêne, neufs et récents, elle incarne une expression ambitieuse du petit verdot, même si elle est simplement revendiquée en Bordeaux supérieur. Un même soin caractérise l’élaboration du petit verdot de Château Pontoise-Cabarrus, dans l’aire du Haut-Médoc dont il reprend le label. Son implantation à Saint-Seurin-en-Cadourne, conforte la remarque d’Éric Boissenot dans le sens où il réussit là où il se plaît, en l’occurrence sur des graves argileuses profondes. A contrario du précédent, ici les vignes sont relativement jeunes, de l’ordre de 15 ans, et d’origine clonale, ce qui ne les empêche pas de rendre avec expressivité les caractères avantageux du cépage.
Plus inattendu est le vin de pur petit verdot de Château Reynon, planté hors Médoc sur des coteaux de l’appellation Cadillac Côtes de Bordeaux. L’initiative revient au regretté Denis Dubourdieu, œnologue très estimé qui, en 2005, l’implanta sur des argiles profondes, seyantes à la nature du cépage en raison de leur rétention hydrique. Représentant 10 % de l’encépagement total, soit environ 3 ha, ce legs est aujourd’hui entre les mains de son fils Jean-Jacques, qui en fait un usage substantiel dans le vin phare du domaine, à hauteur de 15 % de son assemblage, lui assurant ainsi « une bonne réserve de couleur et d’acidité ». Lorsque l’année s’y prête, le meilleur des petits verdots donne donc lieu à une cuvée spéciale, qui honore le souvenir de son père, nommée on ne peut mieux « Hommage à Denis Dubourdieu ». Ce vin rare bénéficie de toutes les attentions quant à son élaboration et fait dire à son auteur l’attrait qu’il suscite, parlant d’une « bouche enveloppante, veloutée, crémeuse », qui jugule avec bonheur sa trame tannique.
Mohamed Boudellal



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