Il faut sauver le soldat Bordeaux

Plongé dans le marasme, le vignoble de Bordeaux doit envisager ses lendemains à l’ombre d’un territoire sacrifié et avec beaucoup d’incertitudes et peu de recours.

4 février 2026
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La crise que Bordeaux a enduré ces toutes dernières années a surtout affecté ses représentants les plus modestes, en particulier ceux qui œuvrent sous la bannière de l’AOC Bordeaux. Il y a encore une vingtaine d’années, la simple mention du nom de Bordeaux a pourtant été synonyme de référence auprès d’un très large public. Mais un ensemble de facteurs ont commencé à écorner cette réputation quasi universelle jusqu’à susciter un phénomène de défiance que d’aucuns ont qualifié de « bordeaux bashing ». S’ajoutant à une flagrante déconsommation du vin observée à l’échelle internationale, la chute de la demande a entraîné à Bordeaux une notable surproduction avec des conséquences telles qu’on a eu recours à des mesures aussi drastiques que celle de l’arrachage de vignes.

 

Devant une crise d’une telle ampleur, matérialisée par des stocks pléthoriques, ce traitement de choc a été la seule issue quand d’autres solutions devenaient impuissantes, qu'il s'agisse du pis-aller qu’est la distillation ou de l’inévitable braderie. De surcroît, ces palliatifs ne prémunissent pas contre l’épée de Damoclès que constitue la liquidation judiciaire, elle-même corollaire du système coercitif que l’on sait, où le facteur humain n’entre pas en ligne de compte (1). Face à une situation aussi grave qu’inextricable, les solutions pour conjurer une destinée aussi sombre relèvent du vœu pieux, sauf celle qui consisterait à prendre à bras le corps la question de l’immense territoire laissé par les arrachages et d’où l’économie s’est retirée tout court. Pour que sa gestion ne se fasse pas en pure perte, il a été proposé un plan concerté de conversions vers des activités rurales alternatives à la vigne. Même si ce projet relève du défi, son mérite serait de faire revivre les espaces délaissés par les arrachages, offrant ainsi une manière indirecte et fructueuse de restructurer le vignoble.

 

 

L’arrachage des vignes, la fatalité des chiffres

Lorsqu’on lit le communiqué du ministère de l’Agriculture daté de novembre 2023 annonçant l’arrachage de vignes en Gironde, il y aurait de quoi être surpris par la formulation biaisée destinée à le qualifier. On parle en effet d’arrachage « sanitaire » alors qu’il procède d’une raison bien plus impérieuse que le caractère préventif que laisse entendre sa désignation officielle. Reprenant à loisir ce qualificatif, le texte trahit comme un embarras du législateur face à une crise structurelle avérée et profonde du vignoble. Cela dit, on ne peut nier les risques de propagation de maladies épidémiques, surtout la flavescence dorée, provenant de parcelles laissées en jachère sans aucune précaution, mais il s’agit là d’une conséquence et non d’un préalable au processus d’arrachage requis par la gravité de la situation.      

© Philippe Lopez

Au-delà des termes utilisés pour atténuer le caractère déchirant d’une réalité, les chiffres sont hélas plus que parlants. En effet, aux 12 000 ha des campagnes d’arrachages subventionnées, il faut ajouter quelque 5 000 ha opérés hors financements(2), ce qui représente un ensemble de 17 000 ha amputé au vignoble bordelais en 2024-2025, soit près de 18 % de ses superficies déclarées en exploitation début 2025 (95 000 ha). D’autres chiffres traduisent ce bouleversement, pour ne pas dire le désarroi qui a frappé ses acteurs les plus humbles, ainsi ceux en AOC Bordeaux dans toutes ses déclinaisons. Cette appellation représente 54 % du total des superficies arrachées, son aire délimitée ayant été réduite de plus de 9 000 ha. Cette statistique du désespoir se traduit encore par tous les exploitants ayant cessé définitivement leur activité et dont le nombre, non communiqué officiellement, serait de l’ordre de 300.  

 

 

Moins de vignes, que faire des friches ?

Immanquables conséquences des arrachages, les friches deviennent un enjeu majeur dès lors qu’elles incarnent un manque à gagner substantiel à l’échelle de toute une région, privée désormais d’une part des revenus procurée par l’économie de la vigne. En effet, appelées encore à s’accroître, les terres sans culture avoisinent déjà les 20 000 hectares, entraînant un déficit d’exploitation à la mesure de cette superficie. Si cette situation avait bien été anticipée dans les conditions imposées par les arrachages, celles-ci obéissaient davantage à une urgence qu’à une planification raisonnée. Qu’il s’agisse de boisement ou de ce qui est nommé « renaturation », ces mesures ne s’inscrivaient pas dans un cadre productif. Et si le législateur proposait tout de même l’option de remise en culture des parcelles en jachère au profit d’autres activités agricoles, cette solution a été au final peu suivie pour des raisons évidentes : il s'agissait d’exercer un autre métier, avec tout ce que cela implique.

C’est pourquoi, afin d’éviter une rupture d’exploitation d’importantes superficies et de les remettre en production sous d’autres formes de manière efficiente et concertée, un syndicat viticole, la Confédération paysanne de Gironde a initié un projet de nature collective, destiné à redonner vie à un espace rural voué par endroits à une forme d’abandon. Ainsi, sous l’égide des pouvoirs publics, un Établissement Public Foncier (EPF) serait mis en place à cet effet en mobilisant tous les acteurs en charge du territoire, et notamment la SAFER de la Nouvelle Aquitaine (3), les organismes professionnels et les banques. Nécessitant le concours de toutes les parties prenantes, une telle entreprise — sorte d'états généraux de la viticulture girondine — doterait la région d’une infrastructure chargée d’éviter son mitage par des espaces stériles dans tous les sens du terme. Ce dispositif a retenu l’attention de tous les intervenants jusqu’en haut lieu, et se trouve en bonne voie d’être mis en route.

 

 

Serrer les rangs, faute de mieux

 À n’en pas douter, les dispositions prises par le syndicat de l’AOC Bordeaux à l’issue de sa réunion du 20 novembre dernier, sont le reflet d’une volonté appuyée de ses instances de ne pas baisser les bras face à cette crise, ce qu’exprime avec éloquence son président, Michel-Éric Jacquin, dans son mot de la fin en ces termes : « croyez en ma détermination farouche », s’agissant de leur mise en place. Étant donné l’immensité de la tâche, on serait en droit d’accueillir ces mesures avec circonspection quant à leur portée. Quoi qu’il en soit, elles ont au moins le mérite de souligner là où le bât blesse. Ainsi, sur la question des prix dans l’occurrence des liquidations judiciaires, il sera instauré un principe de vigilance afin d’éviter que des vins ne finissent bradés en grande distribution. Outre le fait d’accabler des exploitations déjà en détresse, des tarifs de cet ordre font l’effet d’une onde de choc, car la presse est sur le qui-vive pour relayer de telles annonces. Il est inutile de souligner combien cela est préjudiciable à l’image déjà flétrie des Bordeaux.

Michel-Éric Jacquin, président du syndicat des AOC Bordeaux et Bordeaux Supérieur

Dans d’autres résolutions adoptées, le consommateur est (enfin) pris en compte, le syndicat s’engageant à accroître les garanties de qualité, moyennant une meilleure efficience du contrôle des produits par ses soins. D’autre part, afin de mieux cerner la demande actuelle et celle à venir, l’organisme va entamer une consultation auprès de ses adhérents et vignerons pour préconiser une offre au plus près des attentes présumées des consommateurs. Sans vouloir présager de ce qu’il ressortira de cette campagne, il est loisible de penser à un type de Bordeaux qui est dans tous les esprits : celui d’un rouge souple, à boire frais, léger en alcool et ostensiblement séducteur. Pour cela, on songe déjà à relancer la production d’un vin qui existe déjà sous la mention de « Bordeaux claret », à ne pas confondre avec son homologue en rosé, le Bordeaux Clairet. Dans la perspective du millésime 2025 et des suivants, on s’emploie d’ailleurs à définir ses caractères pour le mettre au goût du jour.

 

Entrevoir les lendemains

Même si son secteur le plus vulnérable, celui de son appellation régionale, est le plus touché par la crise, l’économie du vignoble de Bordeaux se trouve aujourd’hui tout entière sous la coupe de l’incertitude. Déjà stigmatisée par le climat de défiance du « bordeaux bashing », la région se serait bien passée de la large médiatisation des arrachages, le malheur étant plus vendeur que son inverse. Dès lors, comme faire regagner un tant soit peu à Bordeaux l’estime dont ses vins ont toujours bénéficié ? L’entreprise est d’autant moins aisée dans le contexte d’une déconsommation avérée et celui d’une communication bridée par la loi Evin. Dans ces conditions, quel récit substituer à celui qui a toujours fait son prestige et bénéficié à l’ensemble de ses acteurs, des châteaux les plus humbles aux grands crus classés ? Cet « heureux » amalgame est-il encore tenable à l’heure où cette crise met à jour de criants clivages entre ses acteurs ?

Si Bordeaux doit donc descendre de son piédestal et en finir avec l’illusion de son unité, quelle serait alors l’alternative à son image de toujours ? Si tant est qu’elle soit encore pertinente, la question restera posée tant que son vignoble n’aura pas « apuré » sa situation, ce à quoi devraient contribuer de nouveaux arrachages, d’ailleurs prévus cette année-même par une troisième campagne financée. On serait alors à près de 30 000 ha arrachés, un chiffre que des esprits visionnaires avaient déjà estimé en 2018. Au lieu d’être perçue comme une grave amputation à son potentiel, cette restructuration forcée pourrait cependant donner raison au proverbe « à quelque chose, malheur est bon ». En effet, outre la chance de mieux ajuster l’offre à la demande, elle offre l’opportunité d’une conversion des friches en terres agricoles, de manière à soulager l’économie de toute la région, rompant ainsi avec une monoculture dont on mesure aujourd’hui les affres sur les terroirs les moins privilégiés. À cet effet, seule une initiative d’envergure, appuyée sur une large concertation pourrait redonner vie au territoire sacrifié par nécessité. Présenté plus haut, le projet d’EPF a été justement pensé pour donner une réponse à la hauteur du problème.   

 

Ce climat tendu n’a pas manqué de nourrir des réflexions, sans aucun doute alarmées, sur des produits «de crise», autrement dit susceptibles de mieux répondre aux consommateurs d’aujourd’hui, de moins en moins enclins aux habitudes et aux rituels alimentaires de leurs aînés. S’agissant des Bordeaux, une pratique plus débridée des repas ne rime guère avec le sérieux qu’ils inspirent. De là à concevoir l’idée de vins plus séducteurs il n’y a qu’un pas. Et c’est dans ce sens qu’il faudrait interpréter la «renaissance» du Bordeaux Claret, un rouge légèrement édulcoré, fait résolument pour plaire, c’est du moins ce que prônent ses tenants. Les prévisions concernant sa production sont malgré tout très modestes et n’en feraient aucunement un produit salvateur, si tant est qu’une telle « recette » suffise à décomplexer l’approche du Bordeaux. D’autres voix se sont élevées pour suggérer la création d’un cadre de production moins contraignant que celui d’une AOC, de manière à mieux adapter le style des vins à la demande tout en produisant à un moindre coût. Un tel cadre existe, celui de l’IGP. Et si l’idée d’une IGP Bordeaux est certainement utopique, il existe bel et bien une IGP Atlantique recouvrant l’aire girondine et autorisant de telles pratiques. Mais qui voudrait renoncer à un label chargé d’histoire et malgré tout synonyme de qualité pour choisir une dénomination bien moins valorisante ?

 

 Mohamed Boudellal

 

(1) Cette remarque fait allusion à des suicides de vignerons survenus encore récemment, autant de signes tragiques des difficultés ayant submergé nombre d’entre eux.

(2) En fait 7 000 ha sont ainsi concernés, auxquels il faut cependant déduire environ 2 000 ha destinés à être replantés, s’agissant d’une constante annuelle inhérente à la gestion du vignoble.
Arrondies afin de ne pas tomber dans un esprit comptable malvenu dans ces circonstances, les superficies mentionnées m’ont été communiquées par le Conseil interprofessionnel des vins de Bordeaux sur la base des données des Douanes, habilités à les recenser.

(3) Selon sa présentation officielle, une SAFER (Société d’aménagement foncier et d’établissement rural) est une société anonyme, sans but lucratif (sans distribution de bénéfices), avec des missions d’intérêt général, sous tutelle des ministères de l’Agriculture et des Finances. Elle permet à tout porteur de projet viable de s'installer en milieu rural.  

 

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La campagne 2023 fut intense et soutenue, dans la mesure où les sorties plus précoces se sont effectuées à un rythme très rapproché chez bon nombre de têtes d'affiche et autres « stars », suscitant un peu d'excitation. Cette campagne des primeurs a été plus ramassée et dense que 2022 qui s'étira quant à elle sur deux mois. Comme rappelé par M. Bernard, du groupe Millésima, le contexte économique particulier d'inflation et de ralentissement économique « génère une incertitude qui incite inéluctablement les consommateurs et les investisseurs à être plus prudents ». Sous entendant que les prix seront globalement revus à la baisse, aux vues du niveau des stocks chez les importateurs, les distributeurs et les cavistes ou encore de la baisse des ventes sur les principaux marchés exports. Ce qui, au regard de la qualité et du volume du millésime, devrait susciter un regain d'attractivité et redonner le sourire aux consommateurs et aux producteurs.

Présentation de nos dégustateurs lors des primeurs 2023