À partir de la récolte 2025, les châteaux médocains produisant en blanc auront désormais le droit de revendiquer en AOC Médoc des vins qui, jusqu’ici, n’étaient officiellement que de « simples » Bordeaux. Ainsi, a contrario de l’AOC Entre-Deux-Mers qui, en 2024, a donné voix au chapitre aux rouges produits sur son aire, l’AOC Médoc a honoré de son titre en juillet dernier (1) les blancs qui y sont élaborés sur un mode ambitieux. Examinons de plus près les conditions qui ont porté un projet dont le mérite est d’avoir donné leurs lettres de noblesse à des produits confinés à un label passe-partout, et dont l’adoption n’a pas fait l’impasse sur des considérations très actuelles relevant du respect de l’environnement.
Une renaissance encore timide
Si l’on reconnaît la région des Graves comme la terre d’élection des blancs de Bordeaux, on ne saurait en dire autant du Médoc où une production de blancs est toutefois attestée depuis le XVIIIe siècle. Alors très confidentielle comparativement à celle des rouges, la couleur se maintiendra néanmoins au gré des vicissitudes des siècles suivants pour finalement acquérir une place à part entière dans le vignoble médocain à partir des années 1980. Depuis, elle ne cessera de susciter un engouement au sein de toute la hiérarchie des châteaux qui sont aujourd’hui près d’une centaine à en produire. Dans cette considération, il faut toutefois raison garder, puisque la totalité des vignes en blanc couvre en tout et pour tout à peine 240 ha. Cela dit, parmi ceux qui s’y adonnent, figurent tout de même des Premiers Grands Crus Classés, Château Margaux et Château Mouton-Rothschild pour ne pas les nommer. Des classés non moins estimables ont marché sur leurs pas, suivis d’un ensemble de châteaux de tous statuts. À ce jour, une trentaine d’entre eux ont déclaré leur récolte sous le nouveau label, un nombre encourageant mais encore éloigné de ceux qui seraient en mesure d’y prétendre.
Une brève histoire des blancs en Médoc
Un traité du XVIIIe siècle fait foi d’une production de vins blancs à Blanquefort, une commune située dans le Médoc, juste au nord de Bordeaux. Cela dit, malgré son rattachement médocain, ses blancs étaient alors commercialisés comme vins de Graves (ceux-ci étant déjà réputés à l’époque) et continueront de l’être jusque dans les années 1960 sous la dénomination « Graves de Blanquefort ». En effet, bien que promulgué en 1938, le décret d’appellation d’origine Médoc, exclusif aux rouges, leur accordera une longue période de tolérance avant de mettre fin à une ère qui aura duré plus de deux siècles. Il en sera de même pour l’usage de la dénomination Listrac pour les blancs produits sur cette commune ainsi que pour ceux portant carrément l’étiquette Médoc, nés sur d’autres secteurs et notamment sur une aire proche de l’estuaire, aujourd’hui déclassée et même exempte de toute vigne.
Quelle que soit leur qualification, les vins blancs produits en Médoc ont donc bel et bien existé. Cependant, leur volume a toujours été très modeste pour ne pas dire confidentiel comparativement à celui des rouges. Quelques chiffres épars donnent une bonne idée de leur marginalité au XIXe siècle, tandis qu’à leur apogée, dans les années 1920, un ouvrage de référence (le guide Féret) le confirme en donnant un volume produit de 17 000 hl. Ce chiffre est infime puisqu’il représente environ 5 % de la production actuelle du Médoc. Cela équivaut à un peu moins de 600 ha pour un rendement moyen que l’on peut estimer à 30 hl/ha à l’époque. Bien que très modeste, cette superficie est tout de même bien supérieure aux quelque 240 ha que totalise celle du vignoble de blanc d’aujourd’hui.

Quels sont les terroirs à blancs ?
Le fait que le foyer historique des blancs médocains soit situé à Blanquefort n’est pas fortuit, les vignerons de ce temps ayant décelé les aptitudes de ses sols pour la couleur. Le guide Féret de 1850 décrit ce terroir comme « un fond de gravier rouge et blanc mêlé en quelques endroits avec de l'argile et du sable ». Ces termes s’utiliseraient volontiers pour définir des sols de la région des Graves proprement dite et dont on trouve ici comme un prolongement. Aujourd’hui, on qualifie ce complexe d’argilo-graveleux, du moins concernant cette commune. Ces sols de graves sont d’ailleurs constants sur l’étendue du Médoc, la géologie distinguant les graves les plus anciennes dites pyrénéennes, de texture argilo-sableuse, et les graves garonnaises, plus caillouteuses. Cependant, à l’endroit de Listrac, c’est un substrat calcaire affleurant en formations argilo-calcaires qui détermine les dons de son terroir pour les blancs. En effet, après un passé florissant, la couleur y connaît de nos jours une indéniable renaissance. Il s’agit d’ailleurs de son pôle médocain le plus prospère, où pas moins de sept châteaux en produisent.
Les sols de Listrac ne se limitent pas à ce terroir argilo-calcaire et comportent également des graves pyrénéennes à l’endroit de ses terrasses haute et moyenne, lesquelles portent fièrement des vignes de blancs. La configuration de son vignoble illustre ainsi le bien-fondé des plantations qui ont essaimé sur toute l’aire du Médoc après la période du phylloxéra jusqu’à la crise de 1929. Ce phénomène a eu le mérite de révéler la plasticité des principaux types des sols médocains, certes doués pour les rouges, mais également propices aux blancs. Ce qui était intuitif ou empirique dans le passé est d’ailleurs conforté de nos jours par une approche pédologique plus rigoureuse. Il a ainsi été procédé à une redéfinition du parcellaire dans tous les cas de figure, qu’il s’agisse d’une recherche de meilleures adéquations sol/cépage, de nouvelles délimitations ou de replantations. Cela a permis d’aboutir à une meilleure exploitation de chaque terroir dans l’optique d’un blanc, et à révéler incidemment une typologie sensorielle propre à sa nature.
Un encépagement sagement élargi
Les vins blancs produits actuellement à Bordeaux le sont presque exclusivement à partir de trois cépages : sauvignon, sémillon et muscadelle, le premier étant de loin le plus employé pour les vins secs. Incluant le sauvignon gris, variante du sauvignon blanc, cette trilogie est celle qu’autorise les décrets des AOC Graves et Pessac-Léognan. Elle a été logiquement adoptée pour l’AOC Médoc blanc afin de sceller ce type d’encépagement qui, après tout, fait partie de son patrimoine génétique. Cela dit, si la nouvelle appellation entérine de la sorte un usage ancré dans la tradition, sa réglementation n’exclut pas des considérations prospectives suscitées par le changement climatique. On a dès lors étendu la gamme des cépages autorisés à des variétés tout autres, supposées mieux se comporter face aux contraintes d’un climat qui ne cesse d’être bouleversé. Ces dernières ont été rassemblées sous un label qui traduit bien leur caractère disparate, leur donnant titre de cépages VIFA pour « Variétés d’Intérêt à Fin d’Adaptation ». Il s’agit en l’occurrence de l’alvarinho en usage au Portugal et en Espagne sous le nom d’albariño, et du liliorila, un cépage obtenu par métissage (2), mais dont les plantations sont restées très confidentielles. À ceux-ci ont été ajoutés des cépages spécifiques, dits résistants (3), un qualificatif bien trouvé pour souligner justement leur résistance avérée aux maladies fongiques de la vigne. Ils ont pour nom floréal, sauvignac ou souvignier gris.
Actuellement, les cépages dits VIFA sont uniquement exploités à titre expérimental dans le Bordelais, ce qui minimise la portée des dispositions de l’AOC visant à leur recours pour affronter les maladies accentuées par le changement climatique. Leur adoption pratique dans l’encépagement des blancs du Médoc n’est donc pas encore d’actualité ni d’ailleurs pour un proche avenir. Dans ces conditions, un tel aménagement au sein du décret d’AOC paraît hâtif dans une certaine mesure, d’autant plus que la réglementation limite d’emblée à 5 % leur part dans les plantations vouées à l’AOC. Une telle retenue face aux préoccupations susdites a de quoi étonner, sauf si l’on considère non sans raison une appellation d’origine sous l’angle de ses fondamentaux, encadrés par la célèbre devise qui prône des « usages locaux, loyaux et constants » dans les pratiques viti-vinicoles.

Une appellation avant tout identitaire
Ce qui a été dit précédemment au sujet des cépages situe parfaitement l’orientation majeure de l’AOC Médoc blanc, à savoir affirmer et préserver un fond commun qui a fait ses preuves à travers des blancs convaincants par leur niveau de qualité et un style où l’ambition est de règle. Fruit des cépages traditionnels de Bordeaux, ce style le doit aussi à des savoir-faire où l’élevage au moyen de fûts de chêne tient une grande place, puisque quasiment tous les châteaux concernés s’y adonnent. Et c’est très logiquement que le cahier des charges de l’appellation naissante impose l’usage de contenants idoines afin de respecter les caractères sensoriels qui font l’identité médocaine dans la couleur. Cette mesure a toutefois été édictée dans un esprit d’ouverture de manière à laisser libre cours à la diversité des expressions qui caractérisent le paysage des blancs médocains. De ce fait, l’obligation d’un tel élevage porte seulement sur 30 % du volume de vin fini. Également réglementée, sa durée n’est pas non plus contraignante, puisqu’exigée pendant un laps de temps d’au moins 3 mois. Toutefois, quel que soit le contenant où il séjourne, un Médoc blanc n’a droit à son titre qu’à compter du 31 mars de l’année suivant sa récolte, une disposition en relation avec la précédente, qui préconise en fin de compte un passage en bois d’un minimum de 6 mois.
Comparativement à leur statut antérieur, celui de l’AOC Bordeaux, les blancs prétendant à l’AOC Médoc seront soumis à d’autres exigences, même s’il est loisible de penser que la plupart d’entre eux, sinon leur majorité, s’y étaient déjà pliés. Ainsi, en matière d’agronomie, la notion de terroir est clairement mise en avant par une interdiction formelle de modifier la nature du sol d’une parcelle afin de préserver son intégrité. Absente des textes régissant les Bordeaux blancs, cette disposition figurait cependant dans ceux des médocs rouges. Dans cette logique, le désherbage chimique ne doit pas être systématique, tandis que la fréquence des traitements phytosanitaires (pesticides notamment) est soumise à déclaration. Ces dernières mesures rejoignent les impératifs sociétaux de notre temps, où le respect de l’environnement devient une priorité et se traduit par des pratiques culturales qui s’appliquent dans le Médoc au gré des châteaux qui les suivent, loin d’être encore nombreux cependant. Sans chercher à établir un lien de cause à effet entre une telle approche et son bénéfice pour l’identité d’un vin, on ne peut que se féliciter d’une telle prise de conscience au sein du vignoble.
Mohamed Boudellal
(1) Le cahier des charges confondant les appellations Médoc rouge et Médoc blanc, inaugural pour celle-ci, a été homologué par arrêté du 31 juillet 2025.
(2) Le liliorila est issu d’un croisement des cépages baroque et chardonnay. Il est actuellement planté sur moins d’un hectare dans le bordelais !
(3) Les cépages résistants résultent de croisements de vignes européennes – Vitis vinifiera – et de vignes américaines de manière à obtenir des variétés résistantes aux maladies cryptogamiques, comme le mildiou et l’oïdium pour ne citer que les plus courantes.



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