Primeurs 2025 : le saut dans l'inconnu
La semaine des Primeurs 2025 s’annonce incertaine pour les grands crus bordelais. Si la qualité du millésime est excellente, le marché mondial des vins rouges traverse une période difficile, obligeant propriétaires et négociants à faire preuve de prudence et d’adaptation.
À partir du 20 de ce mois, la semaine des Primeurs va commencer. L’élite des vins de Bordeaux aborde cette manifestation avec une certaine inquiétude. Le problème ne vient pas de la qualité du millésime : elle est au rendez-vous et, si 2025 n’est peut-être pas tout à fait un millésime exceptionnel comme 2022, il est néanmoins excellent. Le souci est d’ordre commercial — et il est très loin d’être uniquement bordelais. Les vins rouges du monde entier sont frappés par une baisse de consommation. Vitisphère révélait ainsi, dans un article du 11 décembre dernier, que les vignerons californiens, pour s’adapter à cette chute des ventes, ont arraché l’an passé 15 000 hectares de vignes, tandis que 20 à 30 % des raisins n’ont pas été vendangés. Les vignerons australiens ont eux aussi réduit considérablement la taille de leurs vignobles. Les grands crus bordelais sont des produits rares ; le problème ne se pose donc pas dans les mêmes termes. Cependant, les deux dernières campagnes de commercialisation ne se sont pas bien déroulées, ce qui a fortement surpris les professionnels, habitués jusqu’à présent à ce que les vins proposés en primeur au mois de mai soient, pour la plupart, vendus avant le début des vacances d’été. Beaucoup de domaines ont eu des difficultés à écouler leur millésime 2023, malgré une baisse de prix importante pour ce millésime d’excellente qualité. Les difficultés ont été encore plus significatives l’année suivante pour la vente du 2024, un millésime qualifié de bon à très bon, qui avait pourtant bénéficié d’un effort encore plus important sur les prix.
Dans ce contexte très délicat, quel positionnement de prix choisiront les viticulteurs ? Nous le découvrirons au début du mois de mai, lorsque paraîtront les premières offres, à l’issue des dégustations de la semaine des primeurs prévue du 20 au 24 avril. Vu l’état du marché, il serait surprenant que les prix demandés pour le millésime 2025 dépassent sensiblement ceux proposés pour 2024. Si les coûts devaient être identiques ou très proches, il s’agirait en réalité d’une baisse, la qualité du millésime 2025 étant supérieure. De nombreuses rumeurs circulent dans le vignoble, probablement parce que certains propriétaires — notamment ceux pour lesquels la commercialisation des deux millésimes précédents s’est mal déroulée — souhaiteront alléger leurs stocks et pourraient proposer le millésime 2025 à un prix inférieur à celui de 2024. Quant aux négociants, les marchés étant devenus plus fragiles, ils se contenteront sans doute d’acheter les quantités qu’ils sont à peu près certains de vendre, sans chercher à constituer des stocks dans l’espoir de plus-values futures, comme ce fut souvent le cas par le passé. Avant de fixer leurs prix, les propriétaires se poseront de nombreuses questions : les négociants bordelais ont-ils suffisamment allégé leurs stocks de grands crus ? Disposent-ils encore de lignes de crédit suffisantes pour se positionner sur des volumes importants ? Comment réagira le consommateur final ? Les prix proposés seront-ils suffisamment attractifs pour dynamiser la campagne ?
La dernière période où les Crus Classés furent confrontés à des difficultés remonte à un bon demi-siècle. Autant dire que les propriétaires actuels des grands crus n’ont jamais connu une situation aussi délicate. À l’époque, les cours des grands crus s’étaient littéralement effondrés à cause du scandale des vins de Bordeaux, et ce bien que cette fraude ne les concernât pas. Heureusement, en deux ou trois ans, les cours étaient remontés et tout était rentré dans l’ordre.
Les difficultés actuelles, tout en étant sérieuses, sont loin d’avoir la gravité de la crise du milieu des années 1970. Cependant, la campagne des Primeurs à venir représente pour les grands crus un enjeu considérable. Soit le marché repart grâce à des prix en accord avec le marché, soit les ventes seront insuffisantes et les stocks continueront de gonfler, accentuant le malaise et la crise. Ces Primeurs 2025 constituent, pour les grands crus, un saut dans l’inconnu.





.png)